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« Beaucoup de nouveaux usages vont se façonner en Afrique »

À travers ses conférences un peu partout sur la planète, Afrobytes veut être un pont entre les start-up technologiques africaines et l’écosystème de l’innovation du monde occidental. Pour Ammin Youssouf, son fondateur, il est urgent de s’intéresser aux usages que la jeunesse africaine est en train d’inventer, en particulier en matière de FinTech.

En quoi est-il intéressant pour un acteur européen d’étudier ce que proposent les start-up africaines de la finance ?

Il est très difficile de prédire quelle direction va prendre l’innovation financière en Afrique tant les évolutions sont rapides et les acteurs variés. Je suis convaincu que beaucoup de nouveaux usages vont se façonner sur le continent, et plus généralement dans le monde émergent qui abrite 90 % des moins de 30 ans. La jeunesse africaine couplée à l’absence de services existants va conduire à l’émergence de nouvelles solutions, comme on l’a vu ces dernières années avec M-Pesa et la mobile money.

Le transfert d’argent est-il toujours un domaine majeur pour l’innovation financière en Afrique ?

Oui, notamment en Afrique de l’Ouest : la start-up sénégalaise InTouch, qui agrège différents moyens de paiement pour faciliter leur acceptation par les commerçants, vient de lever 10 millions d’euros, ce qui est beaucoup pour une série A [1] sur la zone. Le sénégalais Wari vient de signer un partenariat avec la FinTech britannique de transfert d’argent WorldRemit, alors que selon la Banque Mondiale ce sont 2 milliards de dollars qui ont été envoyés au Sénégal en 2016. Ailleurs sur le continent, certains pays, comme la Somalie ou le Rwanda, progressent sur la voie d’une économie sans cash.

Mais le transfert d’argent est loin d’être le seul secteur innovant en matière de Fintech. L’épargne est aussi concernée, avec par exemple la start-up nigériane Piggybank qui propose de l’épargne automatique à des Millenials en recherche de simplicité. Il faut aussi surveiller ce qui se passe en matière de microassurance et de financement de l’accès à l’énergie avec des acteurs comme le kenyan M-Kopa Solar [2].

Le succès de la mobile money a donné aux opérateurs téléphoniques un rôle essentiel dans le secteur des services financiers en Afrique. Cela va-t-il durer ?

On a tendance à penser que seuls les opérateurs téléphoniques sont offensifs en matière de FinTech en Afrique. Mais je crois qu’il faut aussi regarder de très près ce que font les géants de l’internet, qu’ils soient les GAFA [3] américains ou les BATX [4] chinois. Certains signes sont parlants, comme la visite du fondateur de Facebook Mark Zuckerberg à Lagos en 2016, suivie l’été dernier de celle du CEO de Google Sundar Pichai. Le patron d’Alibaba, Jack Ma, était quant à lui à Kigali cet été. Alors qu’en Europe, l’annonce du paiement sur Facebook Messenger fait les gros titres, le paiement par messagerie est déjà en cours en Afrique, avec des plates-formes comme la chinoise WeChat (groupe Tencent), très utilisées sur le continent. Pour comprendre le consommateur africain, il faut commencer par comprendre son moyen de paiement. Un chiffre permet de mettre en perspective le potentiel africain : en 2013, la Chine ne comptait aucune licorne [5] ; quatre ans plus tard, elle représente 36 % du total et vient concurrencer les États-Unis. Aujourd’hui, l’Afrique ne compte que deux licornes, l’une sud-africaine, l’autre à capitaux européens. Mais si elle suit la voie chinoise, où sera-t-elle dans 4 ou 5 ans ? Mieux vaut regarder où regardent Mark Zuckerberg, Sundar Pichai et Jack Ma et s’intéresser dès maintenant à l’Afrique !

Votre analyse laisse peu de place aux banques…

La question de l’avenir des banques se pose dans le monde occidental comme en Afrique. La vraie crise pour le secteur n’était pas tant celle de 2008 que le changement de modèle actuellement en cours. En Afrique, ce mouvement est plus exacerbé car on ne part pas d’un système bancaire installé, avec son réseau physique. Tout est construit autour du mobile. Une compagnie de taxis se lancera immédiatement sur un modèle Uber ; un nouvel acteur de l’agroalimentaire s’appuiera d’une manière ou d’une autre sur du m-farming [6]… Il en va de même pour les services bancaires.

Qu’est-ce qui freine les banques traditionnelles ?

Les grandes entreprises européennes, d’une manière générale, manquent d’équipes disposant d’une culture africaine récente. Les compétences acquises sur les 20 ou 30 dernières années ne permettent pas nécessairement de saisir l’impact des nouvelles technologies sur les usages de la jeunesse. C’est d’autant plus difficile pour ces entreprises qu’elles doivent mener en Afrique une transformation digitale qu’elles n’ont pas encore achevée sur leur propre marché européen. Dans ce contexte, l’alliance avec les start-up, même si elle prend du temps, est la meilleure des voies possibles pour rester dans la course avec les GAFA et les BATX. Il faut aussi garder à l’esprit que ces start-up ne privilégient pas nécessairement l’Europe et préfèrent se tourner, pour leur développement international, vers l’Asie émergente, dynamique en termes de démographie, de croissance et d’appétence vis-à-vis du mobile.

Qu’en est-il des risques associés au continent africain ?

L’Afrique, ce sont 54 pays très hétérogènes. Quand je pitchais auprès d’investisseurs pour le projet d’Afrobytes, il fallait régulièrement passer une demi-heure à répondre à des questions sur la situation géopolitique du Tchad ou du Mali, quand bien même mon projet portait sur le Kenya. C’est comme demander à un entrepreneur de parler de la crise en Grèce pour un investissement en Norvège ! J’insiste aussi sur l’idée que l’Afrique, ce n’est pas un « charity case » mais du vrai business. C’est un continent où chaque problème est une opportunité et où les entreprises qui y réussissent sont des « problem solving companies ». Vous n’avez pas d’agences bancaires ? Voici M-Pesa. Vous n’avez pas d’électricité dans les foyers ? Voilà M-Kopa Solar. Il n’est pas question ici de presse-agrumes à 400 dollars pour des jus que l’on peut obtenir en pressant soi-même un sachet, en référence à Juicero, cette start-up américaine qui ne résolvait aucun problème mais avait tout de même réussi à lever 120 millions de dollars !

La blockchain est-elle une technologie étudiée en Afrique ?

C’est un sujet émergent majeur. En particulier les cryptomonnaies qui sont regardées de près dans certains pays comme le Zimbabwe où l’hyperinflation a balayé la confiance des gens dans la monnaie traditionnelle. C’est également un sujet pour les transferts d’argent avec des start-up comme BitPesa au Kenya. Des ICO [7] commencent à être organisées pour pallier le déficit de business angels africains et la frilosité des investisseurs occidentaux. Il y a aussi des risques associés à ces cryptomonnaies, comme le réseau russe MMM, sorte de schéma de Ponzi adossé au bitcoin.

Une régulation plus conciliante qu’en Occident favorise-t-elle l’innovation africaine ?

En Afrique comme en Occident, le législateur est en retard sur l’innovation. Il court après la technologie. Le cadre est peut-être moins structuré en Afrique qu’en Europe mais pas plus conciliant.

L’Afrique ne veut pas passer à côté de la prochaine révolution industrielle, celle du numérique. Dispose-t-elle des compétences pour en tirer le meilleur parti ?

C’est en train de se mettre en place. De plus en plus de sous-traitance informatique passe par l’Afrique, avec des sociétés comme Andela, basée à New York et Lagos et financée par la fondation de Mark Zuckerberg, mais aussi via des acteurs locaux, comme Gebeya, qui forme des développeurs depuis l’Ethiopie et le Kenya.

Propos recueillis par Séverine Leboucher pour la Revue banque

A propos de Thierry Barbaut - Stratégie numérique & Afrique

Thierry Barbaut - Stratégie numérique & Afrique
Stratégie numérique, auteur, conférencier - 25 années d'expérience en pilotage de projets nouvelles technologies, consultant Afrique. Rédacteur en chef du média www.info-afrique.com et président du média ERA - Energies Renouvelables Afrique